Nox

Il me semble que la première fois où j’ai réellement « vu » la nuit, je devais avoir 7 ans. Mon père m’emmenait au vidéo club non loin de la maison où je louais souvent les mêmes films ce qui était le cas avec L’histoire sans fin. Sorti en 1984 au cinéma, ce film raconte la vie d’un enfant rêveur, harcelé par ses camarades de classe et qui aimait à se réfugier dans les livres et les histoires. Un beau jour, il tombe sur L’histoire sans fin, un livre orné d’un médaillon chez un vieux libraire de quartier. La lecture de cet ouvrage lui donnera l’occasion d’être lui-même à travers Atreyu, personnage central du livre et dont Bastien sera à la fois narrateur et acteur du récit.
Il y avait dans ce film un je-ne-sais-quoi de fascinant pour l’enfant que j’étais. Une aventure épique variée et longée de hauts et de bas. Des paysages qui auraient presque inventé la contemplation, une approche directe de la perte d’un être cher ou encore une simple métaphore de l’encrage dans un présent qu’on souhaiterait à la hauteur des injustices passées.
Et puis il y avait ce passage. Quelques minutes, ô combien importantes, où le sol se retrouvait éclairé comme en plein jour avec malgré tout une voute étoilée. L’éponge que j’étais a tout de suite absorbé l’émotion relative de ce qui incarnait pour moi l’allégorie de la plénitude et de l’émerveillement. Ce film est une histoire de chemin de vie. J’aime ces histoires. L’accomplissement est le bouclier de chacun face à la douleur des doutes.

J’ai voyagé toute ma vie sans forcément avoir conscience que cette image était dans un tiroir, prête à me guider inconsciemment vers ce que je fais maintenant avec du silence et des aventures. Pensant que cette lumière n’existait pas, j’ai fait mes premières photos de nuit en bannissant la lune dont je ne voulais pas connaître les affres d’un jour qui s’exprimait suffisamment et qui n’avait donc pas à voler du temps de parole aux étoiles. Un ciel sans lune… Que c’est beau ! Cette peinture sombre et épaisse qui vous enchanterait les souvenirs comme si vous aviez pu la toucher un jour en lui parlant en tête à tête. Rajoutez à cela ces myriades d’imperfections sur ce voile noir et vous obtenez une voute étoilée que l’on a heureusement ni réussi à atteindre, ni à monnayer. Notre présent en parle au passé dans un conditionnel inébranlable.
J’aime la nuit car elle m’appartient le moment où je mets la clé dans la porte de sa pudeur. J’aime la restituer à elle-même quand je rentre chez moi avec des photographies que je n’ose pas regarder avant d’avoir le temps de les voir.
Je restais maitre des choses. Je croyais pouvoir me passer de la lune et de ses solutions car oui, la lune est la solution à ce que mon inconscient de gamin cherche toujours à trouver : le rêve d’un enfant dans la réalité d’un adulte. Je n’y pense jamais sur l’instant mais je crois que c’est à ce moment là que je me tiens par la main. Je deviens alors mon propre père et je contemple des choses que je ne souhaiterai jamais comprendre. C’est la lune la clé de cette vision de jeunesse transformée avec toute la maturité dont je peux faire preuve aujourd’hui. C’est la nuit et la lune qui m’ont donné la permission d’explorer un terrain de jeu dont j’avais émotionnellement ressenti les nuances dans un rêve éveillé de gamin secoué par les tempêtes d’une vie trop inquiétante pour lui.
Le mieux avec nox, c’est son silence absent de toute vanité, cet encéphalogramme doucement ondulé berçant chaque pensée avec la grandeur qu’elle mérite. Chez moi, la nuit a un parfum de pin et de vent frais. Ailleurs elle peut sentir la pierre ou le vertige. Il fallait que j’écrive sur elle, que je parle un peu d’elle car à trop la contempler et jouer de mon interprétation noyée sur sa portée, j’en oublierais presque l’essentiel. C’est à travers ces moments de flottaison entre des pieds désormais bien ancrés au sol et un ciel aux multiples ancêtres, que j’ai compris à quel point j’avais besoin d’être le maitre de mon bruit intérieur. La compréhension ne fait pas tout mais elle permet de savoir où diriger ses efforts.
La nuit me parle de souffle, de silence et du bruit des étoiles avec une noirceur bien à elle et m’offre une place parmi cette coda de nébuleuses.
« Maintenant nul bruit n’ose éclore ; Tout s’enfuit, se cache et se tait. » disait Victor Hugo dans son poème Nuit.
Trop souvent « en guerre » contre les terrains de jeu de ma région, c’est pourtant quand le soleil se couche que les pauvres bosquets et dunes deviennent des rêveries talentueuses de lyrisme et d’éloges ; le jour, la plupart d’entres eux jonchent l’autoroute de notre piètre routine. L’identité ne se révèle alors qu’à la nuit venue, où l’effort et la patience lèvent le rideau sur la timidité de ce qui est. La nuit est un de mes moyens d’expression, tout comme l’écriture ou la photographie mais reste le cadre immense et insaisissable de jeu et d’exploration. Je l’emporte partout avec moi, qu’elle soit au-dessus de ma tête ou dans mon esprit, elle dort pour se réveiller à la lueur des yeux d’une chouette. Elle a le don d’être le berceau des rêveries de chacun et de poser une mise en abîme d’égalité sur l’ensemble du monde connu. Elle ne s’en rend pas compte, mais je lui dois aussi du respect pour cela. Faire osmose n’a justement pas de prix. Qu’elle soit noire et épaisse ou bien limpide de clarté, c’est un monde à part dont le toit n’aurait pas encore été peint par le péché des folies et des vanités. Trop insaisissable pour être torturée, elle se veut néanmoins généreuse pour être perçue. C’est une chance ; j’ai de la chance de vivre ces moments à la portée de n’importe qui.

Tout est histoire de bruit, de silence et d’absence.

Il y avait dans ce film un je-ne-sais-quoi de fascinant pour l’enfant que j’étais, plus encore pour celui que je suis devenu.