L’ile que nous sommes

Posez vous la question suivante : si vous deviez emmener un livre et un album de musique avec vous sur une ile déserte - à supposer que vous aurez de quoi en profiter sur place -, lesquels prendriez-vous?
Ne répondez pas tout de suite et laissez moi d’abord vous raconter l’histoire de cette ile.

Vague surplomb de roches, elle émerge timidement d’un lac dont on ne connait ni le nom, ni la localisation géographique. Elle est petite et quelques sauts de puce pourraient vous permettre d’en joindre les deux rives. Parfois perçante à travers un dédale de brumes, elle vit là, prostrée et prisonnière depuis ses premiers mots au beau milieu de ces eaux froides, aussi peu généreuses que possible pour ne pas geler… en été. En guise de pilosité, un vague bouquet de quelques vieux résineux à croissance lente y vivent sans trop communiquer entre eux. Ils protègent à peine de la pluie et ne donne guère que quelques senteurs de forêt impénétrable dès qu’un vent tiède le permet. Ca et là, de l’herbe subsiste par touffes espacées, finalement trop peu présentes pour que l’on en tienne compte.
Bienvenue chez vous, car vous allez devoir y vivre. Essayez tout du moins de jouer le jeu mais rappelez vous à tout instant que si vous avez peur, vous pouvez compter sur la main de votre partenaire - si vous en avez un -, ou bien de votre confortable fauteuil qui sourit à votre postérieur ; ou encore de vos chaleureux souvenirs qui vous rappellent que tout ça n’est que de la fiction!
Des repères. Ce ne sont que des repères.

Vous êtes sur cette ile ; donnez lui un nom si ça vous chante.
C’est alors que vous vous souvenez de ce que vous avez pris avec vous. Ce livre auquel vous tenez, qui vous parle et dont l’histoire et certains de ses aphorismes vous rassurent ; et puis il y a cette musique qui vous touche et vous habille de chaleur et de bons souvenirs. Mais vous êtes là, sans possibilité d’en partir avec comme seule distraction un livre et un album de musique. Comment faire alors pour ne pas s’en lasser? Comment appréhender un futur, condamné, avec les deux seuls mêmes outils? Vous allez les connaitre par coeur, si ça n’est pas déjà le cas. Comment éviter une lassitude programmée et qui, dans un isolement de tout ici, vous conduirait à la perdition la plus sordide?
Chacun de nous a une histoire. Pas celle dont nous affuble les autres et qu’il pense connaitre de nous. Nous avons notre histoire, que nous sommes seul à découvrir.

Cette histoire est faite de mets et de disettes,
de pleurs et de vagues amourettes,
Ses chapitres sont des contes à dormir debout,
Mais où le vague à l’âme a pourtant savouré son courroux.

On ne se lasse pas de ce que l’on reconnait de bon et profitable en nous. On ne se lasse pas de ces histoires dans lesquelles on puise des ascensions - souvent trop lentes au goût de notre impatience - et on y recueille, malgré tant d’années, des subtilités nouvelles dans les filets de notre progressive maturité.
Le choix, le bon choix, est histoire de dégagement des opinions extérieures. La gamme - qu’elle soit mineure, majeure ou diatonique- est quant à elle un outil à l’image de cette musique dans la tête avec laquelle nous peinons parfois à faire la paix. Puisque la pensée porte parfois le poids de nos dérisions, alors les actes dont elle accouche peuvent aussi nous conduire à la plus blafarde espérance. Ne négligeons pas les affres d’une courte vie s’écoulant entre sommeils et questionnements sans fins ni fonds ; pour autant, il pourrait nous être salutaire de perdre pied, sur notre ile, abandonnant le tout qui nous y a conduit.

Notre histoire est notre portée, la musique y recouvre sa pudeur de notes et de clés.

Sur votre ile, vous lisez votre histoire en silence en entendant les mots grâce à votre voix dans la tête.
Alors? Quel livre? Quelle musique?

Vous avez fait le bon choix, puisque c’est désormais le votre.